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Spinoza

Ni rire, ni maudire, ni pleurer, comprendre
(Spinoza)

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A qui faire confiance ? Qui croire ?

warming-2370285 960 720Périodiquement, des instituts de sondage demandent aux Français et aux autres Européens s’ils ont plutôt confiance dans les autres ou s’ils s’en méfient. Le résultat, depuis que ces études existent, c’est à dire depuis 1981, est sans appel : alors que les habitants des pays du Nord de l’Europe répondent à près de 70 % qu’ils ont confiance dans les autres, alors que ce chiffre est de 50 % dans les pays d’Europe de l’Ouest, et notamment en Allemagne et en Grande Bretagne, les Français ne sont que 28 % dans la dernière enquête à répondre qu’ils ont confiance dans les autres.


Nous savons bien que cette défiance, dans notre pays, concerne plus qu’ailleurs les partis politiques, les syndicats, les médias et les dirigeants quels qu’ils soient. Les gilets jaunes ont donné une illustration très claire de cet état  d’esprit, dans la mesure où le moindre dirigeant de ce mouvement était immédiatement écarté. Mais il faut savoir que cette défiance concerne aussi nos voisins, nos collègues de travail, et pourquoi pas les membres d’une même famille, au point que les experts qui s’intéressent à cette question estiment que la défiance est « un aspect structurel » de la société française.

Yann Algan et Pierre Cahuc, qui ont écrit pour le CEPREMAP en 2009 un excellent petit livre intitulé « la société de défiance – Comment le modèle social français s’autodétruit », estiment même que cette défiance explique pour une bonne part le fait que, dans les enquêtes sur « l’échelle du bonheur », les Français sont toujours très mal classés, à l’inverse des habitants des pays nordiques. Pour eux, « les gens se déclarent d’autant moins heureux qu’ils disent se méfier de leurs concitoyens ». Depuis cette date, je consacre la conclusion de mon indice du bonheur mondial à ce point de vue, qui me paraît toujours pertinent.


Les médias font partie des secteurs qui suscitent le plus de défiance, ce qui est un comble puisqu’ils sont sensés exister pour rechercher la vérité. Il est vrai que, dans ce domaine,  l’évolution des dernières décennies conduit les plus confiants (dont je suis) à une circonspection croissante. Il fut un temps où ceux qui s’intéressaient  aux problèmes de notre pays et aux problèmes mondiaux  disposaient d’une référence qui valait « parole d’Evangile » : il s’agissait du journal Le Monde. Pour ma part, j’ai cru longtemps qu’il suffisait de lire ce journal tous les jours pour être « informé ». Les choses ont bien changé :

- D’abord, ce journal a choisi, sous l’impulsion controversée d’Edwy Plenel, de devenir un journal militant, avec un peu de rouge plus ou moins affirmé et de plus en plus de vert. C’est son droit, mais c’est aussi le droit des lecteurs de considérer que ce choix affaiblit le devoir de vérité qui était sa raison d’être. Plus généralement, nos sommes contraints de constater que la plupart de nos journaux nationaux sont, soit des journaux militants, soit des journaux appartenant à des entreprises ou à des patrons très influents. Il reste que notre presse nationale et régionale, ainsi que nos journalistes, sont encore généralement de bon niveau, mais le doute s’est installé.  

- Surtout,  dans le même temps, les radios se sont mises à diffuser tous les quarts d’heure, voire toutes les dix minutes, (car, quand on a dépassé les bornes, il n’y a plus de limites), des informations qu’ils n’ont évidemment pas le temps de vérifier : c’est la course permanente au scoop, avec un idéal, voire un objectif : un scandale ou une catastrophe tous les quarts d’heure, et une tendance qui les pousse à permettre à n’importe qui de raconter n’importe quoi. C’est au point que France Info, désormais, passe son temps à traquer les « fake news » qui circulent ici ou là ...

- Ce n’est encore rien auprès des réseaux dits sociaux où le mensonge et la haine déferlent sans entrave leur venin. Il est vrai, là aussi, que quelques sites Internet et quelques blogs échappent à cette tendance mortifère, mais il faut bien chercher !

Face à ces nouveautés, qui troublent peut-être plus les « anciens » comme moi que les plus jeunes, il reste la possibilité de consulter les études, les rapports et les statistiques des organisations internationales et des ONG les plus crédibles. Pourtant, là aussi, le doute existe car ces organismes, financés, soit par les Etats, soit par la générosité publique, ont tendance, eux aussi, à noircir la situation, pour une raison très compréhensible : s’ils indiquent que la situation s’améliore dans leur domaine, ils bénéficieront de moins de financements, et inversement. J’en veux pour preuve le rapport annuel de la très sérieuse Organisation Internationale du Travail (OIT) : tous les ans, ce rapport prévoit une aggravation de la situation de l’emploi dans le monde pour l’année suivante et, tous les ans, ses statistiques constatent, du moins jusqu’à cette année (2020) qui sera sans doute différente,  que la situation s’améliore d’année en année, ce que personne ne croit évidemment ...

Nos parents croyaient ce qui était écrit dans le journal et ce qu’on disait à la télé ... Notre situation est beaucoup plus compliquée : beaucoup de nos concitoyens, mieux formés et ayant accès à Internet, ne croient plus rien de ce que disent et de ce qu’écrivent les médias, ce qui aggrave encore la tendance bien française à se méfier de tout le monde, et surtout des « élites », et même à mettre en doute la parole des scientifiques, accusés, eux aussi, de travestir la réalité. La récente volte-face de Lancet par rapport à la Chloroquine ne va pas améliorer la situation !


Pierre le Roy, juin 2020

Un article par mois, disponible sur le site Internet GLOBECO, rubrique « Il ne faut pas désespérer la planète »

Ouvrages récents :

-  « L’agriculture française de 1867 à nos jours », SAF Agr’idées, 2017
- « La famine vaincue ? », Éditions France Agricole, 2019
- « Engie, de la Compagnie de Suez (1858) à nos jours », ECONOMICA, 2020